Le Machiavel d’Althusser
„Le Machiavel d’Althusser”, Analele Universităţii din Craiova, Seria Filosofie, nr. 25 (1/ 2010), ISSN 1841-8325, pp. 97-123
Sursa: https://cis01.central.ucv.ro/analele_universitatii/filosofie/2010/anale_25_2010.pdf
Résumé. L’ouvrage relève l’interprétation de Machiavel comme philosophe – et pas seulement philosophe de la politique. Les concepts de rencontre, événements, conjoncture, fortune et occasion apparaissent dans leur logique d’une philosophie qui est « le courant souterrain de la philosophie, celui du matérialisme de la rencontre ». Il y a ainsi une correspondance entre la philosophie d’Althusser même et celle de Machiavel.
Mots‐clé : Althusser, Machiavel, rencontre, événements, conjoncture, fortune, occasion.
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Introduction ou brève mention sur la philosophie selon Althusser
Rédigé après un cours sur Machiavel en 1962, le texte Machiavel et nous2 a été forgé en 1971‐1972 et régulièrement corrigé jusqu’à 1986. Machiavel a été lu dans le « dispositif théorique » d’Althusser même, celui‐ci connaissant certainement les analyses célèbres sur le secrétaire florentin, et celles récentes françaises, comme le livre de Claude Lefort3, mais dépassant les points de vue « spéculatifs » ou positivistes » qui se sont rapporté seulement au sujets explicites des œuvres machiavéliennes et qui avaient confirmé leur appartenance à la théorie politique ou même à la philosophie
1 Louis ALTHUSSER, « Une philosophie pour le marxisme : ‘la ligne de Démocrite’ » (du chapitre Philosophie et marxisme. Entretiens avec Fernanda Navarro (1984‐ 1987)), en Louis Althusser, Sur la philosophie, Paris, Gallimard, 1994, p. 48.
2 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », en Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, Tome II, Textes réunis et présentés par François Matheron, Paris, Stock / Imec, 1995, 1997.
3 Claude LEFORT, Le Travail de l’Œuvre : Machiavel, Paris, Gallimard, 1972. politique. L’interprétation d’Althusser a fait de Machiavel un « philosophe tout court »4.
Mais la philosophie est, pour Althusser5, une discipline théorique qui est « politique par le rapport qu’elle entretient avec son objet », donc pas « dans un sens pragmatiste », mais « dans son principe »6 : « dans sa façon de penser la ‘totalité’ des choses, le rapport des différentes pratiques humaines »7, donc la totalité et les significations des choses œuvrées dans la totalité et par le « dispositif théorique » de la totalité. « Le système de ses catégories n’est pas spéculatif : il est par lui‐même une intervention dans la lutte idéologique8 qui se déroule autour de la pratique théorique des sciences et de la pratique politique des luttes de classes »9.
Il y a une différence fondamentale entre la conception traditionnelle sur la philosophie et celle rebelle, mise en évidence par toute une ligne Démocrite, Epicure – Marx, dont Machiavel est un moment exceptionnel. La
4 François MATHERON, « Présentation », en Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, Tome II, p. 13.
5 Qui, surtout en « Machiavel et nous », tend se détourner « de ses précédents postulats : une conception théoriciste de la science, une méthode scientiste de la pratique, une illusoire liquidation du sujet en tant que fétiche issu de l’humanisme, une hypertrophie de la structure et de l’objet. Il doit dépasser en somme certains présupposés transcendantaux de sa première période philosophique », Antonio Negri, Machiavel selon Althusser, 1997, http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=1144 6 Louis ALTHUSSER, « Notes sur la philosophie » (1966‐1967), en Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, Tome II, p. 316.
7 Ibidem, p. 315.
8 Idéologie = les idées concernant la société reflètent toujours, consciemment ou pas, les positions des gens dans le cadre des relations sociales et face à ces relations. En ce sens, l’idéologie est, souligne Althusser, « structure de méconnaissance », fausse conscience – disait Marx, des « masses » aussi, car « les ‘masses’ n’ont pas avec l’histoire le même rapport pratique direct qu’elles ont avec la nature (dans le travail de la production), parce qu’elles sont toujours séparées de l’histoire par l’illusion de la connaître, puisque chaque classe exploiteuse dominante leur offre ‘son’ explication de l’histoire : sous la forme de son idéologie qui est dominante, qui sert ses intérêts de classe, cimente son unité et maintient les masses sous son exploitation », Louis Althusser, Réponse à John Lewis (1973) apud Pierre Macherey, « Verum est factum : les enjeux d’une philosophie de la praxis et le débat Althusser‐Gramsci », en Sartre, Lukàcs, Althusser – des marxistes en philosophie, sous la direction de Eustache Kouvélakis et Vincent Charbonnier, Paris, PUF, 2005, p. 146.
9 Louis ALTHUSSER, « Notes sur la philosophie », p. 316. conception traditionnelle est celle d’une philosophie produite comme philosophie (de dire la Vérité sur toutes les vérités de toutes les pratiques et de toutes les idées), qui n’aurait pas ainsi « du dehors ». La conception rebelle est celle qui, par la proposition de la pratique comme concept explicite de la philosophie, fait une critique radicale de la forme traditionnelle de la philosophie, justement en avoir ce « dehors ». La pratique n’est pas la Vérité et ne s’accomplit pas dans le dire ou le voir (contrairement au Logos, représentation d’une chose suprême, la Vérité), mais elle est le processus de transformation toujours soumis à ses propres conditions d’existence.
La philosophie traditionnelle, produite comme philosophie, réalise, par son dispositif des catégories et par la problématique générale qu’elle engendre, une désarticulation et re‐articulation des idées pour imposer un ordre déterminé aux pratiques sociales qu’elle présuppose mais qu’elle exclue de ses objets. De cette manière, elle suggère l’archétype du pouvoir10, tandis que la philosophie de la praxis11dévoile ce que signifie le pouvoir en pratique. Si imposer aux idées un certain ordre idéel déterminé serait justement la fonction idéologique et, en même temps, la tâche historique de la philosophie traditionnelle, quelle serait cette tâche pour la philosophie rebelle de la praxis12 ? Celle d’inventer les nouvelles formes de la pratique sociale – de libération et de libre existence des pratiques et des idées, des communautés ‐ et « les nouvelles formes d’intervention philosophiques qui hâtent la fin de l’hégémonie idéologique » du statu quo de la domination13.
La philosophie rebelle, non traditionnelle, en partant de la pratique assume cette position « chaude » de la liaison d’avec les forces de la pratique (tout à fait opposée à la philosophie traditionnelle qui donne l’impression de neutralité, de l’Être, de « dessus tout »). Il parait ainsi que justement cette philosophie rebelle serait le prototype de ce qu’on valorise comme
10 Louis ALTHUSSER, « La transformation de la philosophie » (Conférence de Grenade – 1976), en Louis Althusser, Sur la philosophie, édition citée, p. 156.
11 Qu’on n’oublie pas cette formule (de la philosophie marxienne) utilisée par Gramsci pour annuler la vigilance de la censure mussolinienne.
12 Et en assumant la solitude théorique : car la philosophie rebelle échappe « à l’Institution, à la prévoyance (cette visibilité toute‐puissante), aux filiations établies, à toute légalité », Nicole‐Edith THEVENIN, On naît toujours quelque part, Mise en ligne décembre 1993, http://multitudes.samizdat.net/On‐nait‐toujours‐quelque‐part 13 Louis ALTHUSSER, « La transformation de la philosophie », p. 177. philosophie : la théorie des contradictions et évolutions aléatoires dans un cadre de « guerre perpétuelle des idées »14.
Machiavel est ainsi discuté par l’intermède du problème qui est, pour Althusser, la philosophie même : celui d’être « la ‘théorie’ de la rupture »15, cʹest‐à‐dire des faits de l’histoire de la connaissance en relation avec les faits de l’histoire de la conscience, ou bien théorie des ruptures dans ces faits. Cette relation même est une relation entre théorie – restée dans l’horizon de la pensée des « coupures » faites par les sciences – et pratique – ce qui contient aussi les idéologies, se rapportant directement ou non, à la pratique sociale, et ainsi leur « révolutions ». Les coupures scientifiques et les révolutions idéologiques sont saisies comme ruptures justement par la philosophie.
Le complexe théorique‐ idéologique met en évidence les ruptures et leurs significations, mais cette mise en évidence n’est pas seulement un phénomène théorique, car elle (la mise en évidence) fait partie de la conjoncture théorique et pratique qui la permet. Et, comme phénomène théorique, elle pense justement la conjoncture. Or, « la pensée d’une conjoncture ne peut figurer dans la conjoncture qu’elle pense qu’en y intervenant »16. Comme théorie des ruptures dans les conjonctures, la philosophie n’est pas seulement entremêlée avec la pratique17 ‐ ce qu’il serait tout à fait banal ‐, mais a comme objet d’étude son rapport avec la pratique : elle peut faire abstraction de cet objet, cʹest‐à‐dire se situer soi‐même à l’extérieur de la pratique, certainement, mais cette situation ne fait que montrer l’incompréhension de sa spécificité. Parce que si on simplement juxtapose des éléments théoriques différents – ou ni même ne les juxtapose pas ‐, on ne peut pas les « maîtriser », les saisir comme ruptures. L’unité du théorique et de l’idéologique dans la philosophie est donnée par la quête des significations qui motive la philosophie. Et ces significations ne surgissent « sans topique » : « sans topique, on ne peut ‘s’orienter’ dans une conjoncture »18, à savoir occuper une place « dans le champ de la conjoncture où elle intervient »19.
14 Ibidem, p.162. (Guerre idéologique, c’est‐à‐dire assurant l’hégémonie idéale ou culturelle de la classe dominante ou ébranlant cette hégémonie).
15 Louis ALTHUSSER, « Notes sur la philosophie », p. 322.
16 Ibidem, p. 325.
17 Qui est toujours sociale.
18 Louis ALTHUSSER, « Notes sur la philosophie », p. 326.
19 Ibidem. C’est justement la topique qui permet la compréhension de la conjoncture : en tout cas, pour Althusser, comme rencontre des phénomènes / éléments fluctuants, et aléatoires en tant qu’ils pouvaient ne pas se rencontrer, donc être, et qu’ils ne dureront pas éternellement, en tant qu’existence virtuelle et transformée en existence réelle seulement comme conjonctures, cʹest‐à‐dire rencontres des éléments, ceux mêmes conçus comme « déviations », comme aléatoires, mais formant par leur rencontre la condition matérielle de leur existence20.
Dans le champ de la conjoncture il y a un « certain nombre de réalités »21 qui configurent la pratique et que la philosophie dois discerner et valoriser. L’histoire passionnante de cette approche philosophique est celle qui montre comment les philosophes se « jette à l’eau »22, cʹest‐à‐dire découvrent les ruptures de significations. Et ça ce fait dans « le concret de la conjoncture »23. De cette manière, la philosophie affronte toujours la nouveauté, ou bien tente de le faire. Ainsi elle‐même se situe d’une manière nouvelle face à cette permanente nouveauté et, en même temps, permanence de son apport24. Si dans sa discipline épistémologique / dans sa côté épistémologique, elle se fait par l’effet de l’opération de distinction‐ discrimination – différenciation, qui organise l’espace théorique comme topique, une autre opération, celle de hiérarchisation, se rapporte à sa côté
20 Louis ALTHUSSER, « Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre » (1982), en Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, Tome I, Textes réunis et présentés par François Matheron, Paris, Stock / Imec, 1994. En ce sens, le terme « matérialisme » n’est pas utilisé « par commodité » (p. 557), bien évidemment dépassant la signification de courant opposé à l’idéalisme et imbu de Nécessité et Raison du fait accompli. Tout au contraire, « cet accomplissement du fait n’est que pur effet de contingence, puisqu’il est suspendu à la rencontre aléatoire des atomes due à la déviation du clinamen. Avant l’accomplissement du fait, avant le monde, il n’y a que le non‐accomplissement du fait, le non‐monde qui n’est que l’existence irréelle des atomes » (p. 556).
21 Louis ALTHUSSER, « Notes sur la philosophie », p. 329.
22 Ibidem, p. 338.
23 Ibidem, p. 341. Concret qui est tout à fait autre chose que pour la philosophie de la praxis de Gramsci, cʹest‐à‐dire un refus de la métaphysique. »Mais Althusser n’avait pas cette haine, ou cette crainte de la métaphysique : et son désir… était de donner au marxisme la ‘métaphysique’ qu’à ses yeux il méritait, et qu’il jugeait indispensable au devenir pratique de la théorie », Pierre Macherey, ibidem, p. 154. 24 Louis ALTHUSSER, « Notes sur la philosophie », p. 356 : « cette rupture, inscrite dans les tracés des ‘lignes de démarcation’, est justement le ‘rien’ que la philosophie ne cesse de ‘répéter’ depuis son commencement ». idéologique. De plus, il y a « l’effet topique de mise au pouvoir de la philosophie par elle‐même » et, comme cette opération est faite dans la conjoncture « éternelle » du « lieu de la domination », cet effet se rapporte au politique. Mais « de façon dominante »25. La nouveauté est justement cette façon de s’éloigner à sa manière (philosophique) de la conjoncture qu’on approche.
La philosophie apporte la nouveauté en fonction du processus où elle est/ devient interne à la pratique, y inclus sociale. Mais ça veut dire qu’elle « facilite », ou découvre les moyens dont la pratique se critique elle‐même26. C’est ce qu’avait fait Machiavel.
Machiavel comme fondateur dans la philosophie
En tirant au clair « le courant souterrain du matérialisme de la rencontre » comme philosophie alternative aux philosophies des faits accomplis jugés en termes de Nécessité, Raison, Sens, Fin – soient‐elles matérialistes ou idéalistes, et où les premières, en tant que matérialismes de la nécessité et de la téléologie, n’étaient que des formes transformées et déguisées d’idéalisme, tandis que celui‐ci n’était qu’un défoulement de la confrontation, elle aussi dangereuse, entre l’ambiance conditionnant la pensée et l’action et, d’autre part, cette pensée et cette action jugées comme emportant l’ambiance et comme liberté27 – et ainsi comme philosophie des alternatives, Althusser interprète Machiavel comme un des pères fondateurs de ce courant28.
Si ce courant souterrain part de la manière de voir l’origine du monde dans la déviation – le clinamen – (Épicure, Lucrèce), si cette origine même est détrônée comme concept philosophique fondamental en faveur de
25 Ibidem.
26 Louis ALTHUSSER, « Marx dans ses limites » (1978), en Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, Tome I, p. 381.
27 Louis ALTHUSSER, « Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre », p. 554 : « Et dans ces interprétations triomphe une certaine conception de philosophie et de l’histoire de la philosophie qu’on peut, avec Heidegger, qualifier d’occidentale, car elle domine depuis les Grecs notre destin, et de logocentrique car elle identifie la philosophie avec une fonction du Logos chargé de penser l’antécédence du Sens sur toute réalité ».
28 Voir André TOSEL, « Les aléas du matérialisme aléatoire dans la dernière philosophie de Louis Althusser », en Sartre, Lukàcs, Althusser – des marxistes en philosophie, édition citée, p. 169‐ 196. la déviation29, si celle‐ci configure un monde qui, d’une part, nous est déjà donné et, d’autre part, est caractérisé par « la facticité de sa contingence, au‐ delà même de cette facticité, dans ce qui n’est pas seulement un constat, mais un ‘être‐au‐monde’ qui commande tout Sens possible »30 (Heidegger), le comportement de cet ‘être‐au‐monde’ a été suggéré par Machiavel.
Althusser insiste que « Machiavel ne doit pas tant à la politique qu’à son ‘matérialisme de la rencontre’ l’essentiel de son influence »31. Il a été, avant d’être philosophe de la politique, un pionnier de la philosophie comme telle.
C’est par l’intermède de la politique qu’il a dessiné une philosophie où les conjonctures sont décrites comme la rencontre des éléments qui, auparavant, étaient sans lien entre eux32. Pour cette raison, la compréhension que les hommes s’acharnent de l’atteindre ne réside pas seulement en comparaisons des états déjà existants ou existants ailleurs : l’unification nationale en France ou en Espagne pourrait bien être un modèle, le signe d’une aspiration ardente, mais on ne peut confondre l’idéel et le réel. L’aspiration d’unité nationale, d’État national, que Machiavel incarne, est secouée par le froid relèvement des circonstances qui, même si individuellement favorables, ne le sont pas ensemble. « Il faut créer les conditions d’une déviation et donc d’une rencontre pour que ‘prenne’ l’unité italienne »33.
La distinction théorique de ces conditions passe par la critique des États italiens existants et des instances et princes dirigeant ces États. Si aucuns ne peuvent servir la cause d’unité c’est – explique Machiavel – parce
29 Louis ALTHUSSER, « Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre », p. 556: « qu’elle donne leur réalité aux atomes eux‐mêmes qui sans la déviation et la rencontre ne seraient rien que des éléments abstraits, sans consistance ni existence. Au point qu’on peut soutenir que l’existence même des atomes ne leur vient que de la déviation et de la rencontre avant laquelle ils ne menaient qu’une existence fantomatique ».
30 Ibidem, p. 557.
31 Ibidem, p. 562.
32 Les conjonctures, où/qui produisent les rencontres (qui re‐directionnent la tournure des choses, ainsi « on naît toujours une seconde fois dans l’événement d’une rencontre »), « implique une nouvelle problématique, celle de la combinaison de la vue et de la bévue (du non‐voir), du visible et de l’invisible qui règle le rapport du voir et du non‐voir », Nicole‐Edith THEVENIN, ibidem.
33 Louis ALTHUSSER, « Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre », p. 558. qu’une rencontre entre la chance et la vertu des hommes politiques n’arrivait‐t‐elle encore. « Machiavel se tait sur ce prince et ce lieu. Ne nous y trompons pas. Ce silence est une condition politique de la rencontre »34. « Un homme de rien, parti de rien, et partant d’un lieu inassignable, voilà pour lui les conditions de la régénération »35. Rien n’est préétabli : « c’est dans le vide politique que doit se faire la rencontre »36 et « rien ne vient jamais garantir que la réalité du fait accompli soit la garantie de sa pérennité »37.
La difficulté de la rencontre entre la fortuna38 et la virtù a permis à Machiavel de dresser « toute une théorie philosophique » : « la rencontre peut ne pas avoir lieu ou avoir lieu. On peut se rater. La rencontre peut être brève ou durable : il lui faut un rencontre qui dure… »39. La virtù même est complexe est doit être questionnée afin de concevoir les conditions d’une rencontre réelle et efficace. Si le prince doit se montrer homme et bête pour la maîtrise continuelle de sa tâche, le mode de se montrer bête se dédouble lui aussi : en lion et en renard. Ce qui est important est que la manière de renard soit celle qui gouverne, le but de cette manière étant la fabrication de l’image populaire du prince bienveillant. Et que cette image soit aussi la rencontre – qui peut, ou non, avoir lieu – entre la face d’homme, celle de lion et celle de renard.
Du point de vue philosophique, « on ne trouve aucune Cause qui précède ses effets, aucun Principe de morale ou de théologie…on n’y raisonne pas dans la Nécessité du fait accompli, mais dans la contingence du fait à accomplir. Comme dans le monde épicurien, tous les éléments sont là et au‐delà, à pleuvoir…mais ils n’existent pas, ne sont qu’abstraits tant que l’unité d’un monde ne les a pas réunis dans la Rencontre qui fera leur existence »40.
C’est ici, note Althusser, une philosophie du vide : « non seulement la philosophie qui dit que le vide préexiste aux atomes qui tombent en lui, mais une philosophie qui fait le vide philosophique pour se donner
34 Ibidem.
35 Ibidem, p. 559.
36 Ibidem, p. 560.
37 Ibidem, p. 561.
38 Antonio NEGRI, Machiavel selon Althusser, idem : « comme ensemble des contingences, comme résistance de la conjoncture ».
39 Louis ALTHUSSER, « Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre », 561.
40 Ibidem. l’existence ». C’est par commencent par l’évacuation de toute problème philosophique, « donc par refuser à se donner quelque ‘objet’ que ce soit…pour ne partir que de rien, et de cette variation infinitésimale et aléatoire du rien qu’est la déviation de la chute »41.
Machiavel a bien utilisé les notions philosophiques de matière (la conjoncture, la fortune) et forme (politique), rencontre, correspondance. En même temps, justement en s’encrant dans la pratique et en posant celle‐ci de diriger la pensée, le secrétaire florentin a esquissé une théorie générale, abstraite pour être plus saisissante, et c’est aussi le signe de philosophie. C’est que « la forme abstraite de la théorie est l’indice et l’effet d’une prise de position concrète »42, politique, cʹest‐à‐dire la pensée des contradictions entre le sujet et l’objet, dans la réalité. « Place est ainsi faite, dans cette théorie qui pense et maintient l’écart, pour la pratique politique, place lui est faite par cet agencement de notions théoriques écartelées, par le décalage entre le défini et l’indéfini, le nécessaire et l’imprévisible. Ce décalage pensé et non résolu est par la pensée, c’est la présence de l’histoire et de la pratique politique dans la théorie même »43.
C’est une philosophie tout à fait neuve44 et c’est justement cette nouveauté qui fascine, conclut Althusser (et pas la discussion politique comme telle qui ne doit pas être transformée en fétiche, même si elle est un modèle).
Analyse philosophique de Machiavel
En effet, Althusser est parti de l’impression que l’œuvre de Machiavel produit sur « un lecteur philosophe »45 : d’être à la fois saisissant46
41 Ibidem.
42 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 135.
43 Ibidem, p. 139.
44 Voir l’avant‐propos des Discours.
45 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 45.
46 D’une « inquiétante familiarité », expression empruntée par Althusser de Freud, Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 44.
« Il est saisissant parce qu’il nous met, autant qu’un texte peut le faire, pratiquement, politiquement, en cause et en jeu. Il nous interpelle à partir d’un lieu qu’il nous appelle à occuper comme ‘sujets’ (agents) possibles d’une pratique politique possible », p. 79. et insaisissable47, et pas seulement pour la cohorte des analystes postérieurs48, mais aussi pour « les lecteurs directs, pour qui aussi il écrivait »49.
Machiavel est saisissant parce que la nouveauté qu’il avait fait surgir dans la théorie est liée d’avec la question du commencement50 (construire un État nouveau, centralisé et centralisant les principautés et les villes italiennes, et ainsi libre et indépendant, et pas dominé par les empires étrangères). Et ce commencement n’est pas seulement lié à la matière même qu’il travaille – la vie politique – mais aussi à la manière dont il le fait : celle de la science positive, fondée sur « la vérité concrète des faits » (« verità effetuale della cosa »)51, la pratique politique, et pas sur les textes idéologiques, « la représentation subjective, imaginaire »52 qui est passée sous silence. Et la méthode qui correspond à ce but est celle, nouvelle aussi, « expérimentale »53, par la comparaison des conjonctures et des événements du passé et du présent.
Ce caractère de son épistémologie serait assez difficile d’être surpris par nous, les (post)modernes qui nous avons expérimenté tant de nouveautés dans les sciences sociales après Machiavel, si la théorie de celui‐ ci ne serait aussi actuelle. Et l’actualité consiste en la focalisation du secrétaire
47 « à une pensée philosophique classique », qui exclut la pratique politique comme pratique, ibidem.
48 Voir aussi leur passage en revue historique et leur caractérisation – en fonction de leur représentation sur Machiavel – chez Isaiah BERLIN, « The Question of Machiavelli », The New York Review of Books, volume 17, number 7, November 4, 1971, http://www.nybooks.com/articles/10391.
49 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 43.
50 Ibidem, p. 47.
51 Machiavel, Le Prince, XV. Édition roumaine, Principele, Traducere, tabel cronologic, note şi postfață de Nicolae Luca, Prefață de Gh. Lencan Stoica, Bucureşti, Minerva, 1994, XV, p. 79.
Voir aussi l’idée que la compréhension des choses, de l’invisible « n’est pas dans ce qui se cache, mais dans ce qui se manifeste comme certitude », Nicole‐Edith Thévenin, ibidem.
52 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 48.
53 Ibidem, p. 80.
Voir aussi la projection du modèle de développement par la Chine: Peter FRANSSEN, Chine: la quête d’un modele de développement, http://www.michelcollon.info/index.php?option=com_content&view=article&id=230 1:les‐soixante‐ans‐de‐la‐republique‐populaire‐chinoise‐la‐quete‐dun‐modele‐de‐ developpement&catid=6:articles&Itemid=11 florentin sur les contradictions et problèmes restés toujours ouverts54, et pas sur la description des tableaux historiques en soi. Pour Hegel, qui a beaucoup
54 Plus tard, Joseph FERRARI (Vico et l’Italie, Paris, Capelle, libraire‐éditeur, 1841‐ 1842, p. 1‐2, 4, 5, 7) avait dressé la situation ainsi : « Au sixième siècle, l’Italie offre un mélange étonnant de grandeur et de corruption, de luxe et de barbarie, de poésie et de crimes. On y voit des politiques capables de fonder un royauté, des princes qui n’osent pas défendre leurs États…Tous les principes se sont donné rendez‐vous sur le sole de la Péninsule, tous y coexistaient, tous s’y conservaient, depuis la commune jusqu’à la théocratie, et l’on y trouvait les souvenirs de la civilisation romaine mêlés aux principes d’une révolution européenne. Toutes les républiques italiennes avaient marché dans la même voie, mais avec une vitesse inégale. Les phases de la commune, les factions qui se combattent sur le plan publique, la famille du grand seigneur qui enveloppe la ville dans son patronage, la cité qui domine une autre cité, la seigneurie qui absorbe les communes, l’aristocratie qui s’organise contre les peuples et les rois, la royauté qui se dégage des liens de féodalisme…Les peuples, les nobles, les princes, s’étaient désarmés réciproquement, parce qu’ils ne pouvaient pas marcher ensemble…le condottiere…avait fini par détacher l’état militaire de la société…La féodalité gibeline avait été brisée par les communes ; la liberté municipale était comprimée entre les murs du cinq ou six villes excentriques ; la royauté n’avait pas dépassé les bornes de la seigneurie ; la papauté voulait se faire un État, et avait renoncé depuis longtemps à sa mission guelfe. Il n’y avait plus qu’un besoin de commander, une fièvre d’ambition qui s’emparait de tous les princes, et l’égoïsme dans tout son impudeur était le dieu de la politique italienne…une mort subite ou le triomphe d’une faction pouvait changer la face des affaires. Il fallait donc maîtriser par la ruse, et par la force ces éléments…) l’intérieur la société tenait encore de son moyen âge, partout il y avait des corporations, des divisions, de petits centres, les villages, les villes mêmes se faisaient de petites guerres…presque partout on était en adoration devant la force matérielle…en effet, le meurtre, l’empire de la violence, n’avaient rien d’extraordinaire dans l’ordre général des événements ».
! L’observation de Ferrari «avec une vitesse inégale » (c’est moi qui souligne) semble bien intégrer l’esprit de Machiavel : il y avait la même détermination d’avoir, de conquérir etc., mais les conjonctures diverses ont généré des vitesses inégales, donc des fortunes diverses, des succès différents.
La question des contradictions qui restent toujours ouvertes est apparu ainsi dans les « Discours sur les décades de Tit‐Live » (en Œuvres politiques de Machiavel, Traduction Périès, Avec une étude, des notices et notes par M. Ch. Louandre, Paris, Charpentier, libraire‐éditeur ? 1858, Livre premier, chapitre VI, p. 147 : « Si l’on examine avec attention les événements de ce monde, on demeurera persuadé qu’on ne peut pas détruire un inconvénient sans qu’il ne s’en élève un autre…ainsi dans toutes nos résolutions, il faut examiner quel est le parti qui présente le moins d’inconvénients ». apprécié Machiavel, le modèle explicatif créé par celui‐ci était senti comme contemporain à ses propres tourments – « même démembrement, même éparpillement, mêmes particularismes, même impuissance, même désarroi, même ‘misère’ politique »55 ‐ parce qu’il était celui de la position d’un problème politique : la constitution d’un État, cʹest‐à‐dire la nécessité d’un ordre unifiant comme moyen de la réalisation de l’ordre social (des relations morales entre les gens). La préoccupation de Machiavel pour le décryptage des contradictions est issue justement de son « audace…de poser le problème politique de la constitution (à accomplir) de l’unité italienne »56.
Mais un problème politique concret signifie en sous texte celui d’un autre : la clarification de la tâche historique du problème politique concret. Ainsi, en mettant au premier plan la pratique politique, Machiavel sonde « les conditions factuelles et relativement aléatoires de sa réalisation »57 : pour conquérir « la réalité d’une forme qui n’existe pas encore »58 (la nation, l’État), c’est nécessaire d’être conscient de la disposition des éléments existants, des facteurs (économiques, géographiques, historiques, linguistiques et culturels), des forces, des luttes entre les représentants du nouveau mode de production en voie de croissance et les formes dominante du mode de production féodal59, qui, tous ceux‐ci constituent les événements
55 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 50.
56 Ibidem, p. 51.
57 Ibidem, p. 52.
58 Ibidem, p. 53.
59 Machiavel était très conscient de ces luttes et aussi de la nécessité de les connaître (dévoiler) et ainsi maîtriser. Dans ses Histoires florentines (édition roumaine Istoriile florentine, Studiu introductiv, traducere, note şi indice de nume de Nina Façon, Bucureşti, Editura Ştiințifică, 1968) il a parlé d’une manière courageuse du « tumulte » des Ciompi (1378) (les Loqueteux) – cardeurs de laine, en suggérant que la lutte de la bourgeoisie contre le féodalisme n’annule pas les luttes entre les classes dominantes et les dominés et, en même temps, que, justement parce qu’il y a une complexité des causes et des occurrences dans toutes ces luttes, les modalités de les maîtriser incluent la persuasion par l’intermède des discours et la force armée. À propos de la persuasion et des discours, il y a une direction de rechercher l’œuvre de Machiavel du point de vue rhétorique et pas idéologique. Voir le premier chapitre du Mikael Hörnqvist, Machiavelli and Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, Ideas in Context No. 71. Mais la lecture d’Althusser est idéologique : la lecture rhétorique même menant à l’idéologie, ou bien étant une partie de celle‐ci. C’est parce que la philosophie matérialiste de l’histoire, que pratique Machiavel et Althusser, contient la discussion des conjonctures et des (la contingence) qui peuvent être relativement contrôlés par le politique (l’État avec ses institutions et fonctions).
De cette manière, en liant les phénomènes par lesquels s’avait déjà constituée l’unité nationale en France et Espagne d’avec la tâche historique ressentie comme sine qua non par Machiavel, toute une théorie, inévitablement idéologique, se forge : c’est celle de la politique subordonnée à la tâche historique60. Pour cette raison, Gramsci aussi a utilisé le modèle de la pensée de Machiavel pour discuter le problème du Prince Moderne : « aussi une forme politique définie, un moyen spécifique permettant à l’histoire moderne de réaliser sa ‘tâche’ majeure : la révolution et le passage à une société sans classes »61.
Donc, la solution ou la tâche est donnée par le problème et le problème est la conjoncture. La conjoncture (la situation de l’Italie contemporaine à Machiavel) est la matière et (le manque de) la forme. La matière est « le néant actions humaines du point de vue social, donc idéologique. D’autre part, la perspective dialectique de Machiavel sur les luttes sociales (qui contredit certainement l’obligation de répondre conventionnellement aux commandes et attentes des princes) se fonde sur une lourde histoire des luttes sociales. Voir Samuel Kline Cohn Jr., Lust for Liberty: The Politics of Social Revolt in Medieval Europe, 1200– 1425. Cambridge, MA; London, Harvard University Press, 2006, où il y a une recherche critique sur les 1012 révoltes populaires contre les nobles – différenciées des luttes pour le pouvoir et qui inclut aussi la présence populaire (p. 6) – en France, Flandre et Italie, ces révoltes surgissant en proportion de 90% en villes et en majorité pour des raisons politiques, de représentativité des couches plus ou moins populaires dans les institutions gouvernantes. Plus proche de notre intérêt de comprendre l’attitude de Machiavel dans le problème politique mentionné est le livre du même Samuel Kline Cohn Jr., Creating the Florentine State: Peasants and Rebellion, 1348‐1434, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, où on révèle l’opposition entre les paysans des collines du voisinage et, d’autre part, la ville qui voulait les incorporer dans son territoire.
60 Voir de nos jours la théorie concernant l’Union Européenne. En général on couvre la motivation contradictoire de l’Union – de faire face à la concurrence de l’Amérique et d’Asie et d’être, par le processus d’intégration régionale un pas vers / un miroir de l’intégration mondiale ‐. Il y a ainsi des tâches antagoniques qui, en les connaissant, peuvent être réformées, contrôlées. Cette référence à l’Union est faite dans l’esprit nouveau de Machiavel (lu par Althusser). La tâche n’est pas donnée, mais crée (déchiffrée) par les gens.
61 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 55. politique, la richesse individuelle ». « Tout est prêt pour qu’intervienne le Prince rédempteur »62.
L’expression claire de la tâche historique est la prémisse de l’approche concrète des phénomènes, sans les déduire des principes théoriques ou des partis pris politiques. Ainsi la forme propre à la réalisation de l’unité nationale peut être ou bien la monarchie ou bien la république, telles qu’elles pourront se réaliser par la rencontre des éléments bénéfiques. « Le pouvoir absolu…s’est, à l’expérience, avéré la forme propre à la réalisation historique de l’unité nationale. Absolu signifie unique, centralisé, mais non arbitraire »63. Pour cette raison, Machiavel insiste sur le caractère démocratique – voir républicaine – du Prince Nouveau et, en même temps, sur le consentement64 nécessaire dans la monarchie65 aussi (qui ne s’appuie pas seulement sur la violence et la coercition).
En cette analyse concrète des phénomènes politiques, Machiavel dépasse la position objectiviste et le discours scientifique universaliste (« ‘sans sujet’ comme tout discours scientifique »)66 et se focalise donc sur le problème posé dans sa singularité. La nouveauté est ainsi le « dispositif théorique » subordonné à l’analyse de la singularité et rompant « avec les habitudes de la rhétorique classique, où l’universel règne sur le particulier »67. Mais il y a de plus. Il abandonne « une conception qui fait intervenir la seule théorie, pour une conception qui fasse intervenir la pratique »68.
Quelle est la signification épistémologique de cette approche où la théorie donne le pas à la pratique ? Tout d’abord, le problème politique lui‐ même est centré sur la pratique (politique) et il est vu « en termes de cas, donc de conjoncture singulière »69. Machiavel est le premier penseur, souligne Althusser, qui « pense dans la conjoncture, cʹest‐à‐dire dans son concept de
62 Ibidem, p. 108.
63 Ibidem, p. 54.
64 C’est la notion d’hégémonie, développée par Gramsci à l’aide de Machiavel.
65 C’était le moment historique où on sortait du Moyen Age – où la monarchie avait unifié du point de vue législatif les unités féodales et, en même temps, les classes dominées n’avaient pas encore la puissance d’imposer « la volonté générale » (Rousseau). En ce sens se sont développées les théories monarchiques de Dante, Hobbes, Erasme.
66 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 57.
67 Ibidem, p. 59.
68 Ibidem.
69 Ibidem, p. 60. cas singulier aléatoire »70. Ça veut dire pas penser sur la conjoncture, mais « se soumettre au problème que produit et impose son cas…Machiavel ne pense pas le problème de l’unité nationale en termes de conjoncture : c’est la conjoncture elle‐même qui pose négativement, mais objectivement, le problème de l’unité nationale italienne »71. D’ici vient que Machiavel « se trouve dans une situation qui le contraint de raisonner à la limite, qui le contraint de penser à la limite du possible pour penser le réel »72.
Et la conjoncture n’est pas seulement celle donnée dans l’espace étroit de l’Italie : mais celle donnée par le problème, qui se pose dans l’espace historique qui permet les comparaisons et les conclusions : d’une part, le problème avait déjà été posé et résolu ailleurs – en France et en Espagne –, d’autre part il est constitué par le « développement inégal »73 des régions qui, dans leur misère, réclame la solution de l’unité.
Ainsi la conjoncture n’est pas la description de ses éléments, des circonstances diverses, mais « leur système contradictoire qui pose le problème politique et désigne sa solution historique, et en fait ipso facto un objectif politique, une tâche pratique », possible par le mouvement des éléments devenus « forces dans le combat pour l’objectif historique »74. Ces forces sont en fonction de leurs rapports de force et la forme qui regroupe les forces disponibles pour réaliser l’objectif historique porte le nom de Prince.
L’analyse de Machiavel est théorique, certainement, mais tout à fait distincte de la théorie traditionnelle : subordonnée à la pratique politique, elle est transformée en cela qu’elle a un sujet (tandis que la théorie traditionnelle n’en a pas) et en même temps un lieu mobile, une place vide « parce que place à remplir et que doit occuper le sujet »75.
70 Ibidem, p. 61.
71 Ibidem.
72 Ibidem, p. 109.
73 Ibidem, p. 62. En attirant l’attention sur cette idée de Machiavel, Althusser semble nommer celui‐ci comme un des aïeuls de la célèbre théorie du sous‐développement, de la dépendance (voir, plus récent Joseph L. LOVE, Crafting the Third World. Theorizing undedevelopment in Rumania and Brazil, Stanford, California, Stanford U. P., 1996, où la majorité des anciens pays socialistes et l’Amérique Latine sont considérés comme „le premier laboratoire mondial du sous‐développement, une espèce de proto Troisième Mondeʺ (p. 5)).
74 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 62.
75 Ibidem, p. 65. En effet, nous rappelle Althusser, il y en a encore une place : « celui du texte qui met en place ou en scène politique cette pratique politique »76. Althusser introduit ici la lecture rhétorique du Machiavel, celle qui, par exemple, a été œuvrée par les chercheurs américains McCanles77, Garver,78, Victoria Kahn79, mentionnés aussi par Mikael Hörnqvist80, et qui ont insisté, parmi d’autres, sur le fait que justement le discours de Machiavel a permis l’interprétation dualiste, aussi comme « machiavélique ».
Mais Althusser veut dégager la signification de l’écriture machiavélienne même. Eh bien, le texte de Machiavel a été écrit pour être efficace pour les contemporains. Ainsi l’intention de l’auteur a été justement d’inscrire ses idées dans l’espace de la pratique politique contemporaine. En ce sens, Gramsci a eu raison en nommant Le Prince « un manifeste ». Le manifeste, écrit dans une forme spécifique, « clair, dense, vigoureux et passionné »81, suppose aussi que l’auteur soit un partisan ouvert. Ainsi Machiavel « traite à son tour et en même temps son propre texte comme un moyen »82.
Mais Gramsci avait nommé Le Prince « manifeste utopique révolutionnaire ». Althusser continue de démontrer philosophiquement la vérité de cette caractérisation. L’argument – déduit aussi du Dédicace du Prince, « de même pour bien connaître la nature des peuples, il convient d’être Prince, et pour celle des princes, d’être populaire » ‐ est que Machiavel, en évoquant « sa petite et basse condition », avait précisé l’importance de l’appartenance de classe et son appartenance aux classes populaires, de même que l’importance de gouverner « du point de vue du
76 Ibidem. Et ALTHUSSER note encore (p. 66) que, en opposition avec la thèse des Lumières, pour qui le texte est hors d’espace, Machiavel, focalisé sur le vrai effectif, a considéré que son texte soit une arme de la pratique « nouvelle », celle de faire surgir l’unité.
77 Michael MCCANLES, The Discourse of Il Principe, Malibu, California, Undena, 1983, p. 84, 107‐109.
78 Eugene GARVER, Machiavelli and the History of Prudence (Rhetoric of the Human Sciences), Madison, University of Wisconsin Press, 1987, p. 54.
79 Victoria KAHN, Machiavellian Rhetoric: From the Counter‐Reformation to Milton, Princeton University Press, 1994, p. 6, 16‐17, 243.
80 Mikael HÖRNQVIST, Machiavelli and Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 4‐7.
81 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 67.
82 Ibidem. peuple »83 et de constituer pas un n’importe quel État national, mais un État populaire. Le texte de Machiavel s’adresse, ainsi, aux masses – loin d’être coagulées pour la tâche historique – justement pour les mobiliser comme force « révolutionnaire » de cette tâche. « Si tout l’art de gouverner consiste à produire des effets d’opinion contrôlés, fondés sur une apparence réglé, une feinte calculée, c’est évidemment une étrange contradiction de rendre publique la règle du jeu, de la tromperie et de la feinte, la procédure et les procédées de la ruse »84. Cette contradiction est mise au service des « peuples…des Républicains »85.
Tandis que l’utopie survient de la situation où le Prince n’existe pas encore : « ce Prince…s’il doit devenir un Prince populaire, n’est pas lui‐ même peuple… (celui‐ci) n’est pas encore ‘le sujet’ de l’histoire »86.
En conséquent, il s’agit d’un manifeste révolutionnaire en « ce que Machiavel a bien conçu la tâche révolutionnaire qui était ‘à l’ordre du jour’… et que Machiavel pose ce problème du point de vue du peuple » ; et utopique en « ce que Machiavel a cru que…l’Italie était mûre pour devenir un état national et populaire (distinction que je reprends dans la formulation de Lénine : la révolution, ou une tâche historique, peut être à l’ordre du jour sans que la situation concrète soit révolutionnaire87) » et en ce que Machiavel « confie à un autre…à un individu d’avance indéfinissable, la mission de réalise l’unité nationale pour un tiers : le peuple »88. « La dualité des lieux, la dualité des ‘sujets’, débouche ainsi sur l’altérité de l’utopie, qui confie la réalisation de l’unité nationale du peuple à un individu mythique : le Prince »89. Mais l’utopie découle aussi de l’exemple fétiche utilisé par Machiavel : celui du Rome (« l’expérience de la fondation d’un État qui a duré »90), passé qui est la garantie et la forme de l’avenir, même si cette illusion est nécessaire pour la mobilisation de l’auteur et des forces
83 Ibidem, p. 70.
84 Ibidem, p. 76.
85 J. J. ROUSSEAU, « Du contrat social » (1762), en Oeuvres complètes de J. J. Rousseau, avec des notes historiques, Tome I, Paris, chez Firmin Didot frères, libraires, 1856, livre III, chapitre VI, p. 669.
86 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 72, 73.
87 Voir (en roumain), V. I. Lenin, „Ultimul cuvânt al tacticii „iskriste” sau farsa alegerilor ca un nou motiv al insurecției” (1905), en V. I. Lenin, Opere complete, vol. 11, Editura politică 1962, p. 365‐366.
88 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 73.
89 Ibidem.
90 Ibidem, p. 100. politiques pour la tâche qu’il envisagent. Et cette illusion est nécessaire pour Machiavel pas pour l’idéologie morale qu’il trouve à Rome, analogue au recours aux exemples antiques par les révolutionnaires français91, mais pour la virtù, la capacité politique du Prince. Le recours à Rome est une utopie théorique : « elle se confond en effet avec l’effort de Machiavel pour penser les conditions de possibilité d’une tâche impossible92, pour penser l’impensable »93.
Si l’insolite du Machiavel tient de ce qu’il se rapporte à la pratique politique et au point de vue de classe, le vide de l’utopie est ouvré par la dissociation entre le lieu du point de vue de classe (celui du peuple) et le lieu de la pratique politique (celui du Prince). Cette dissociation est tout à fait autre chose que l’accent sur un des lieux : si on part du lieu de la pratique politique « on tombe dans le machiavélisme »94 et, comme on le sait très bien, ce lieu est consonnant avec le point de vue de la classe dominante (et arrive à subordonner le lieu du point de vue de classe au lieu de la pratique politique) ; si on part du peuple on ne peut pas comprendre comment pourrait‐il devenir dirigeant capable d’accomplir une tâche qui suppose une complexité au‐delà de l’image simpliste de son « unité ».
Mais la nouveauté philosophique de Machiavel est contenue dans son dispositif théorique même. Il parait que la représentation de la société par le secrétaire florentin ne dépasse point la conception générale de son temps : insistance sur la continuité de la nature humaine et ainsi des états sociaux – d’ici poursuivant le scepticisme, même si tous les choses paraient changer tout le temps et même si cette continuité de la nature humaine génère un incessant mouvement cyclique de l’histoire. Mais Machiavel introduit quelques observations – fruits de son épistémologie expérimentale : la première est que le hasard serait à l’origine des sociétés et des gouvernements, la deuxième est que les désordres proviennent des grands (qui se révoltent contre le roi, qui dégénèrent en oligarchie, ou qui constituent
91 Ibidem, p. 102: « il leur fallait l’excès du passé par rapport au présent pour masquer l’étroitesse du contenu effectif de la révolution bourgeoise…d’être une lutte pour le pouvoir d’État entre deux classes également exploiteuses, la féodalité et la bourgeoisie ».
92 Ibidem, p. 104: « tâche politique nécessaire, et ses conditions de réalisation à la fois possibles et pensables, mais en même temps impossibles et impensables, car aléatoires ».
93 Ibidem, p. 105.
94 Ibidem, p. 78. des gouvernements naissant l’excès et le laisser‐aller, même s’ils sont « populaires »95), entre ceux‐ci et le peuple n’existant aucun contrat96, et la troisième est que « les révoltes qui provoquent les révolutions dans les gouvernements sont toujours le fait du peuple, qui se met à haïr ses chefs et s’en donne d’autres »97.
Si de ces observations Machiavel avait conclut que tous les gouvernements sont mauvais, aussi parce qu’ils ne durent pas, et il avait proposé ainsi un type neuf, le gouvernement combiné, la portée philosophique saisie par Althusser nous fait voir plus et au‐delà des recettes politiques. Les thèses – tant banales qu’elles paraient – de la continuité, du changement perpétuel et de la cyclicité fonctionnent (la continuité) comme prémisse « matérialiste d’objectivité »98, (le changement) comme « détermination dialectique aléatoire de cette objectivité » et (la cyclicité) comme « synthèse » des premières en ajoutant « les formes » selon lesquelles s’effectue le changement99. Mais cette base est contredite par l’inédit politologique de Machiavel : celui de se proposer des formes, des gouvernements qui durent, et pas qui changent. Philosophiquement, cet inédit relève « la volonté de se libérer de la nécessité immuable du cercle infini des mêmes révolutions »100 et « l’anticipation » d’aller seul dans cette direction.
Cette direction ‐ où « la théorie générale de l’histoire n’intervient que sous la condition d’être déterminée par une suite de ‘négations’ qui n’ont du sens qu’en fonction du problème politique central »101 ‐ est fertile en cela que la pensée de Machiavel contre pose l’histoire (les thèses habituelles concernant l’histoire) et l’expérience, inévitablement temporelle (donc
95 Ce comportement et cette faute des grands se manifestent dans l’évolution cyclique des gouvernements : monarchie – dégénérant en tyrannie, aristocratie ‐ dégénérant en oligarchie, gouvernement populaire ‐ dégénérant en licence, Machiavel, « Discours sur les décades de Tit‐Live », Livre I, 2.
96 Machiavel refuse « (à la différence d’Épicure) toute théorie contractuelle de l’origine de la société et des gouvernements. Il dit que les hommes choisirent le plus fort et promirent de lui obéir, mais ne fait aucune mention d’un contrat réciproque », Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 84.
97 Ibidem, p. 86.
98 En effet, du point de vue épistémologique, il est obligatoire qu’une continuité existe pour qu’on puisse comparer les expériences humaines.
99 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 90.
100 Ibidem, p. 91.
101 Ibidem, p. 97. politique, observe Althusser102) et spatiale : « qu’il y a toujours la même somme de bien, la même somme de mal ; mais que ce mal et ce bien ne font que parcourir les divers lieux, les diverses contrées »103, et ainsi « il n’y a plus de cycle, mais déplacement et répartition »104.
Le bien est la virtù – « par excellence chez Machiavel, la qualité propre aux conditions subjectives de la constitution d’un État qui dure »105 ‐ et ainsi s’ouvre la lecture où le politique a en souterrain la morale : concrète, mais générant des ailes qui manquent aux étiques abstraites.
Avant de mettre en évidence la signification éthique, la philosophie de Machiavel renvoie vers la discussion de la logique du texte. La forme de raisonnement propre à Machiavel est « le dilemme et son effet : l’exclusion d’un terme au profit d’autre, la fermeture d’un espace provoquant l’ouverture de l’autre »106 : la conclusion du dilemme posé au commencement du chapitre premier du Discours est que, même si dans les États fondés dans des sites stériles les gens sont vertueux, on ne doit pas fonder cet espèce d’État car il est faible, mais un État où les gens seront apprivoisés par les lois107. De ce point de vue, on doit faire politiquement abstraction des qualités morales des hommes.
Mais les lois ne sont pas la forme générale de la contrainte politique : c’est la crainte, que les lois ne font que la déplacer. Si tous les hommes doivent avoir peur du Pouvoir108, il serait mieux de lier le Prince, le gouvernement par une infinité de lois justement pour contenter le peuple (lui aussi encadré par les lois) : « on ne peut honnêtement et sans faire tort aux autres contenter les grands, mais certes bien le peuple : car le souhait des peuples est plus honnête que le souhait des grands, qui cherchent à tourmenter les petits, et les petits ne le veulent point être »109.
102 Ibidem, p. 92.
103 MACHIAVEL, Discours, II, Avant‐propos.
104 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 94.
105 Ibidem.
106 Ibidem, p. 109.
107 Ibidem, p. 110 : « L’utopie d’une cité idéale, fruste et pure, vertueuse au sens moral, est écartée une fois pour toutes, car elle ne correspond pas aux conditions visées par Machiavel : se défendre et s’agrandir ».
Le réalisme requiert s’éloigner des modèles idéaux, utopiques.
108 Pour Machiavel la crainte n’est pas un obscur état métaphysique, mais un état d’esprit encadré par les relations de pouvoir et déterminé par ceux‐ci.
109 MACHIAVEL, Le Prince, IX (édition roumaine citée, p. 49). En continuant, si tout tient au peuple et les États ne peuvent pas grandir que par la force des armes, le dilemme – pour le Prince110 ‐ est de donner des armes au peuple pour lutter pour l’État, qui s’accroît ainsi, ou de désarmant le peuple, et l’État devenant faible. Machiavel invite qu’on choisit le moins d’inconvénients « non dans l’abstrait, mais uniquement en fonction de l’objectif politique poursuivi »111. Cʹest‐à‐dire prendre comme modèle Rome et considérer les divisions entre le Sénat et le peuple comme un inconvénient nécessaire pour arriver à la grandeur romaine. En somme, « l’État nouveau doit être un État qui dure ; pour cela il doit être doté de lois, qui expriment le rapport de forces dans la lutte des classes entre les grands et le peuple ; dans cette lutte des classes, le Prince doit s’appuyer sur le peuple ; cette lutte de classe est indispensable pour donner à l’État non seulement la durée, mais aussi la capacité de s’étendre, cʹest‐à‐dire de devenir un État national »112. L’État nouveau – face au féodalisme où n’existaient pas « la garde des plusieurs » pour l’État, cʹest‐à‐dire n’existaient pas « le contentement »113 du peuple– serait ainsi démocratique, justement parce que après le commencement, la fondation de cet État, on doit confier la garde des lois aux plusieurs114. On écarte toute référence aux idéals moraux, c’est le raisonnement qui règne et renvoie aux solutions.
La logique des dilemmes met en évidence qu’il s’agit d’une analyse des alternatives posées par la mise en rapport « des conditions objectives et leurs effets avec des choix possibles »115. Les alternatives sont les réponses pour les conjonctures, tout sous le signe du possible : c’est ici le matérialisme aléatoire. Et n’oublions pas : les conditions générales de l’existence historique
110 Et pour les grands (les classes dominantes).
111 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 116.
112 Ibidem, p. 117.
113 MACHIAVEL, « Discours sur les décades de Tit‐Live », Livre I, chapitre XLVII, p. 257, 258 : « il est aisé de faire ouvrir les yeux au peuple lorsqu’il se trompe en examinant les objets en masse ; il suffit de lui donner le moyen de descendre à un jugement particulier…l’homme sage ne doit point appréhender le jugement du peuple dans les affaires particulières, telle que la distribution des emplois et des dignités, car c’est en cela seul que le peuple ne se trompe point ».
114 Il y a ainsi une unité profonde, Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 120, 121, entre les Discours et Le Prince : si Le Prince traite du commencement, de la fondation de l’État, les Discours se préoccupe de l’enracinement du pouvoir de l’État dans le peuple par l’intermède des lois, cʹest‐à‐dire du gouvernement combiné – autorité du pouvoir et des lois.
115 Ibidem, p. 117. d’un État « sont des conditions définies et restreintes…par le problème politique posé par Machiavel, et par l’objectif politique que ce problème impose »116.
Ainsi tout d’abord le problème est le commencement (de l’État nouveau), et ce commencement présuppose le moment initial qui « n’est rien »117, le (simple) champ des possibles, le champ de la conjoncture et notre choix des alternatives et des moyens. Du point de vue philosophique, le rien ne ferme rien, il ouvre les possibilités. Pour le sujet. C’est le sujet (politique) qui apparaisse ici, Machiavel esquissant la théorie de celui‐ci.
En énumérant les espèces d’État – « qui n’est une énumération pure et simple, mais un classement »118 ‐, Machiavel souligne que ce qui est important pour la tâche qu’il considère est la nouveauté des certains, l’État nouveau – le Prince nouveau – est ce qu’il poursuive. Cette nouveauté incombe les choix pour la direction dans laquelle cet État doit être cherché. Et les choix, mises en évidences par les divisions, les exemples – les expériences historiques, réclament « faire table rase des formes féodales existantes, comme incompatibles avec l’objectif de l’unité italienne »119. La capacité de comprendre tout cela et de « l’appliquer » est la virtù du Prince. Et cette virtù n’est pas la vertu morale, ou bien ne demeure pas une simple vertu morale, mais il est le savoir faire politique subordonné à la cause, à la tâche historique.
Cette subordination n’est pas seulement la compréhension des choses, elle est une « aventure »120, ou une chance, cʹest‐à‐dire une rencontre entre « les conditions objectives de la conjoncture X d’une région indéfinie, la Fortune, et d’autre part les conditions subjectives d’un individu également indéfini »121. La rencontre c’est l’occasion – donnée par les événements, la conjoncture ‐ qui permet la valorisation de la vertu subjective. Évidement que s’il n’y pas une correspondance entre l’occasion (la conjoncture favorable) et les donnés subjectifs, la rencontre n’a pas lieu. Ou bien ne dure pas122.
116 Ibidem, p. 122.
117 Ibidem, p. 123.
118 Ibidem, p. 125.
119 Ibidem, p. 127.
120 MACHIAVEL, Le Prince, VI (édition roumaine, p. 26).
121 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 131.
122 C’est le motif de fortuna labilis (Virgile, Térence). Voir Ramiro ORTIZ, Fortuna labilis. Storia de un motivo medievale, Bucureşti, Cultura națională, 1927, où Fortuna (τΰχη) est l’influence capricieuse et mobile, sans l’apparence de la règle logique ou Ainsi c’est possible que la fortune fasse tout, sans que l’individu soit doué de la virtù, mais il ne survive pas à la fortune. Le matérialisme aléatoire de Machiavel, surpris par Althusser (rencontre, correspondance), a comme une des parties les plus importantes l’aspect de la subjectivité capable à maîtriser la fortune en la transformant en durée politique : la matière de la fortune étant transformée en forme politique qui dure.
C’est le Prince qui incarne cette subjectivité : il le fait s’il répond aux exigences du nouvel État ai en vu.
Ces exigences tiennent au fond de la souveraineté de cet État, de plus d’un État qui dure. Pour cette raison, si un tel État est/ doit être populaire, « enraciné dans le peuple »123, si dans son appareil, sont nécessaires le primat de la force (l’armée) sur le consentement (l’idéologie) et le primat du politique sur l’armée, ce primat du politique est équivalent à l’affirmation que le fonctionnement de l’appareil d’État se subordonne à la raison. En quoi avait été Machiavel le précurseur du cynisme du réalisme politique des siècles le 19ième et 20ième ? En l’accent mis sur la raison d’État124, cʹest‐à‐dire sur la subordination des institutions – comme l’armée – à la fin de la durabilité de l’État. Mais Machiavel a bien dépassé, en la critiquant, et transgressé le Realpolitik : pas seulement par la démonstration que l’armée doit être compatible avec la nouvelle fin de l’État national et populaire (donc être elle aussi nationale et populaire), qu’elle‐même résout le problème (la réalisation de cet État) du seul fait de se constituer125, mais que, si l’utilisation de la force est nécessaire surtout au commencement et surtout pour se défendre d’une manière efficace, le plus important dans cette politique est que l’impression que les masses se font d’elle est cardinale pour la durabilité et légitimité de l’État. Machiavel avait parlé du point de vue de la constitution de l’État de la morale, distincte de fatum (άνάγχη), (p. 23), improvisation pleine d’incohérence et d’injustice. La forme evolarunt omnia signifie aussi l’instabilité forcée.
123 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 140.
124 Nina FAÇON, philosophe et italieniste (Istoriile florentine, Studiu introductiv, traducere, note şi indice de nume de Nina Façon, édition citée, p. 61‐62) nota : « la raison d’État substitue les critères philosophiques‐ moraux de la génération précédente dont l’humanisme était encore puisement marqué par des réminiscences religieuses…‐tandis que après Machiavel) la raison d’État n’a plus une fonction éthique, et la politique contredit de nouveau la morale (la monarchie absolue accentuant la force, et pas les lois).
125 Ibidem, p. 150 : « l’armée ne peut être le moyen d’une politique, que si elle est déjà la forme réalisée de cette politique ». national : mais rien ne nous interdit de penser que pas seulement l’impression que « le vulgaire »126 interne se fait de la politique de cet État serait la seule qui compte, et que, s’il y a des exigences morales qui encadrent cette impression, pourquoi donc ne pourrait‐on supposer que le vulgaire de partout aurait les mêmes exigences ?
Althusser observe l’acuité philosophique de Machiavel : d’une part, que « les moyens propres à résoudre un problème doivent déjà être en soi, réaliser en soi la solution de ce problème »127 (la fonction de l’armée est de former et unir le peuple, l’armée étant institution de l’État et, en même temps, constituant l’État, lui en étant d’un sort antérieur). D’autre part, que « le moyen n’est pas extérieur à la fin, mais la fin est intérieure au moyen »128.
Si c’est vrai, alors le Prince est lui‐même un moyen pour l’État et aussi la figure/la représentation de l’État. Ainsi il est « un individu politique, tout entier défini par sa fonction politique », en échappant aux catégories morales de vice et de vertu mais étant dépendant de la virtù politique, la capacité de poursuivre « une fin historique, celle de fonder, consolider, étendre un État qui dure »129. La fin excuse les moyens ? Pas du tout – si on le conçoit d’une manière abstraite et pleine du préjugé de l’opposition absolue entre la fin supposée bonne et les moyens supposés cruel. Oui – si on juge en termes des critères de jugement : « seule la fin est juge du résultat qui compte »130.
Ainsi, « la virtù n’est pas le contraire de la vertu morale : elle est d’un autre ordre131… elle peut l’inclure, mais en l’excédant ». Si le Prince est
126 MACHIAVEL, Le Prince, XVIII (édition roumaine p. 92).
127 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 150.
128 Ibidem.
129 Ibidem, p. 154.
130 Ibidem, p. 155.
131 Cette différence a aussi été posée par Berlin, ibidem, qui a critiqué lui aussi la conception selon laquelle la logique politique de Machiavel serait opposée à la morale. Mais Berlin a souligné le fait que, en posant les ordres différents d’existence, celui politique et celui privé, d’ordre de la moralité, Machiavel avait aidé les hommes d’être conscients de la nécessité de faire des choix difficiles entre alternatives incompatibles.
L’humanisme de Machiavel s’oppose à l’école néo‐platonique florentine car il est conséquemment laïc, la dignité humaine peut être conquis dans l’effort de comprendre pour et d’actionner en vue de la tâche historique, sur le fondement des vertueux, il l’est « par virtù politique »132. Cette virtù « n’est pas l’essence intérieure de l’individualité, elle n’est que la réflexion, aussi consciente et responsable que possible, des conditions objectives de la réalisation de la tâche historique de l’heure »133.
La virtù même donne le sens de la vertu. Machiavel opposait vigoureusement le gouvernement par lois (morales) et le gouvernement par ruse. Le premier signifie le humain dans l’homme, tandis que la ruse n’est pas simplement la manifestation de la force (du lion), elle aussi nécessaire, mais du renard. Gouverner par la ruse c’est montrer la face de bête de l’homme, et encore la plus laide parce que sans institution spécifique. Les lois existent comme institutions, la force existe comme armée, mais la ruse est « une manière de gouverner les deux autres formes de gouvernement : la force et les lois »134, en ouvrant « un espace de détournement de l’existence de la force et des lois »135, un espace de la corruption.
La subjectivité du Prince vise ainsi une entière capacité de maîtriser les passions et les tendances de la nature humaine par le spécifique humain de la raison et de la moralité. Cette maîtrise est la seule garantie de la réalisation de la fin politique.
Mais le problème de la subjectivité ne se réfère seulement au Prince, mais aussi à la partie de la population de laquelle il dépend et sur laquelle il se base : le peuple. Celui‐ci aussi est un miroir de la nature humaine, le problème est que, par l’intermède des relations de gouvernement, on puisse maîtriser aussi ce miroir : et cette maîtrise est politique. Oui, c’est vrai que « les hommes en général jugent plutôt aux yeux q’aux mains, car chacun peut voir facilement, et sentir peu. Tout le monde voit bien ce que tu sembles, mais bien peu ont le sentiment de ce que tu est ». Et c’est aussi vrai que « ces peu‐là n’osent contredire l’opinion du plus grand nombre »136. Machiavel ne s’occupe de ces peu‐là : le fait qu’il note cette différence entre l’opinion publique et « les dissidents » nous montre sa perspicacité qui renvoie aux réflexions futures.
Mais la possibilité d’influencer, de manipuler l’opinion publique – situation pas du tout neuve – incite la solution de le faire pour le but raisons pratiques politiques, et pas (seulement) dans l’effort de s’adéquater à l’idéologie, c’est à dire à la religion.
132 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 155.
133 Ibidem, p. 156.
134 Ibidem, p. 158.
135 Ibidem, p. 159.
136 MACHIAVEL, Le Prince, XVIII (édition roumaine p. 91.) nouveau du nouveau État, cʹest‐à‐dire d’une manière neuve aussi. Elle est celle où « la politique idéologique (…celle qui présente aux hommes l’apparence même en laquelle ils croient…) doit être soumise au primat de la politique tout court »137. Mais si c’est ainsi, alors, même si la réputation du Prince se construit avec des apparences – toujours favorables ‐ qui peuvent ne pas correspondre à la réalité, en effet l’entière opération « média », est subordonnée à la fin (l’État national) qui a besoin pour cela du peuple : si le Prince doit obtenir « la bienveillance du populaire », il influence l’opinion publique tout d’abord par son comportement moral, par les messages de la politique nouvelle dont le cœur est justement le bien du peuple. La crainte sans haine qui est le moyen privilégié de politique idéologique est « la base politique minimale à partir de laquelle l’amitié du peuple…devient objectif politique décisif »138.
Cette base est ainsi un précédant : pas seulement pour cet objectif mais aussi pour la politique qui suive, dans l’État national et au‐delà. Ce n’est pas l’observation explicite d’Althusser, mais la contagion de son analyse.
En effet, Machiavel ne doit pas être lu comme modèle en sa lettre – ainsi abstrait et absolu – pour notre contemporanéité : son insistance sur la nécessité de l’État national était, de moins pour ceux qui saisissaient les tendances et « l’esprit du temps », partie de cet « esprit ». Mais la nécessité change. C’est de même avec les relations entre l’élite politique et les masses dirigées : c’est significatif que Mussolini considérait que la force de l’État national serait le résultat de la domination des gens, qui sont mauvais, et que seulement leur représentation bienveillante par « le Prince » (le Duc) garantirait l’identification de l’État avec le peuple139. Or, l’observation d’Althusser est que, si on ne doit pas donner à un texte des intentions extérieures à celui‐ci (disons contemporaines de n’importe quelle sorte), on ne doit également transposer la lettre du texte, comme modèle, pour n’importe quelle contemporanéité : si le temps de Machiavel n’était pas celui de l’insistance sur la démocratie du peuple, son approche en fonction des conjonctures – qui changent – et du peuple qui est le critère du succès du
137 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 162‐163.
138 Ibidem, p. 165.
139 Louis de VILLEFOSSE, Machiavel et nous, Paris, B. Grasset, 1937, p. 81 : « Mussolini refuse au peuple la participation au gouvernement, mais il l’invite et l’oblige à se donner tout entier à la chose publique », presque synonyme à Machiavel. Prince nouveau, montre que Machiavel même concevait la théorie de l’histoire comme suivant la pratique historique. Si Machiavel pouvait bien penser que le pouvoir absolu du Prince soit populaire (« non que le peuple soit au pouvoir, mais que le peuple, par crainte d’abord, par amitié ensuite, se reconnaisse dans la politique populaire du Prince »)140, lui‐même n’aurait pas pu concevoir les choses de cette manière dans le 20ième siècle, quand la démocratie était si importante qu’elle jouait un rôle cardinal dans les contradictions du capitalisme qui se sont manifesté par tant des morts et des souffrances. Pour cette raison, on ne peut pas lier Machiavel et Mussolini141, mais Machiavel et Gramsci : l’analyse créatrice de la conjoncture toujours neuve renvoie à la découverte des nouvelles tâches historiques, celles‐ci ne pouvoir être que consonantes à l’axiome du peuple comme critère du juste chemin et du succès politique.
De cette manière, par relevant la portée des notions philosophiques par Machiavel, Althusser souligne la profonde actualité du secrétaire florentin : c’est l’actualité de l’esprit philosophique par l’intermède de laquelle on peut juger toujours la conjoncture sans se cramponner des clichés ou des textes célèbres pris à la lettre. C’est la raison pour laquelle Althusser nomme Machiavel acutissimus (très aigu), pas seulement en politique, comme le disait Spinoza, mais aussi comme « philosophe matérialiste »142.
140 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 167.
141 C’était le point de vue suggéré par Louis de VILLEFOSSE, ibidem. En ce sens, il a traduit à la fin du son livre, l’article de Mussolini, « Preludio al Machiavelli », Gerarchia, avril 1924, où celui‐ci considérait « l’actualité » de Machiavel, en justifiant les principes politiques du fascisme avec la lettre (sélectée, bien sur) de Machiavel. 142 Louis ALTHUSSER, « Machiavel et nous », p. 168.